
ââLa ville appartient aux pyromanes.
Ils dansent sur les cendres.
Ils nous ont volé nos souvenirs,
Et la fumée habite nos pires cauchemars.
Jâai touchĂ© ces murs noircis,
et les fantĂŽmes des beaux jours
ont esquissĂ© un âdanse plogeâ
Chaque bloc raconte une histoire.
Jây ai parlĂ© les miens,dans chaque crevasse.
Jâai citĂ© leurs noms.
Pour ne pas oublier
Pour quâeux aussi nâoublient pasââ
Lorsque jâai Ă©crit ces lignes pour la premiĂšre fois, une parente venait tout juste de perdre la maison de son enfance. Cette maison Ă©tait un lieu de mĂ©moire, de retrouvailles. Un repĂšre effacĂ©. Dans les mĂȘmes heures, une amie trĂšs proche, vivant dans la mĂȘme zone, Ă©tait en fuite, contrainte de tout laisser derriĂšre elle pour sauver sa vie. Et moi, Ă des milliers de kilomĂštres, dans ce que lâon appelle « lâailleurs », je regardais impuissant dâautres fragments de mes souvenirs partir en fumĂ©e
Depuis que je vis hors dâHaĂŻti, jâai peur des appels venant du pays. Jâai dĂ©veloppĂ© cette habitude Ă©trange de laisser les notifications en sourdine, comme si cela allait retarder le moment oĂč une mauvaise nouvelle me parviendrait. Chaque appel est un pari : ce peut ĂȘtre un mot dâencouragement, une photo de ces amitiĂ©s qui rĂ©sistent par la force des choses, ou un âou pa tande sa ki rive â.
Je suis bizarrement restĂ© membre dâun groupe WhatsApp qui partage des nouvelles du pays. Je dis « bizarrement » car parfois, je me sens trop loin pour participer vraiment. Trop impuissant pour agir. Et pourtant, je reste, parce quây ĂȘtre, câest aussi une maniĂšre de dire que je nâoublie pas. Que je tiens. Que je garde ce lien fragile avec ce pays qui mâhabite entiĂšrement.
Je suis reconnaissant Ă lâunivers de mâavoir offert la possibilitĂ© de construire un ailleurs a moi, oĂč la vie me semble moins fragile. Mais cette chance nâefface pas la douleur. Elle ne me protĂšge pas du sentiment de deuil constant chaque fois quâHaĂŻti est mentionnĂ©e.
Je me revois encore, quelques annĂ©es aprĂšs le tremblement de terre de 2010, me promenant au centre-ville dans des rues que jâavais connues qui Ă©taient dĂ©sormais colonisĂ©es par des tentes dâinfortune ou par des abris qui se transformaient en bateau ivre dĂšs quâil pleuvait. Les dĂ©combres avaient Ă©tĂ© dĂ©placĂ©s, mais le vide restait immense. Et je me forçais Ă me souvenir des maisons et des gens.
Je nâĂ©cris pas pour me consoler, jâaccepte lâidĂ©e que ce deuil va habiter mes marges. JâĂ©cris pour tĂ©moigner et laisser mes mots parler pour nous tous. Pour que lâabsence ne se mue pas en oubli. Parce que ce ne sera jamais un pays lointain, aux nouvelles tragiques, parce quâAyiti, ce ne sera jamais seulement 27 750 kmÂČ de chaos, comme on le martĂšle trop souvent dans les mĂ©dias. Ayiti, câest la premiĂšre rĂ©volution victorieuse dâesclavagisĂ©.e.s contre lâune des plus puissantes armĂ©es coloniales de lâĂ©poque. Câest la voix des hommes et des femmes, nombreux, courageux, qui ont combattu aux premiers rangs, dĂ©fiant les normes dâun monde qui ne voulait pas leur accorder le droit dâexister.Ayiti ce sont des milliers de voix anonymes qui crient en unissons : âNou (fout)bouke!
Aimer HaĂŻti, aimer ceux qui y vivent, aimer Port-au-Prince particuliĂšrement, câest vivre avec une forme de tension permanente. Câest vivre avec lâidĂ©e quâun jour, il faudra raconter lâabsence. Il faudra mettre des mots sur ces espaces qui nâexistent plus, des familles dispersĂ©es, des souvenirs en cendre.












Je me suis donnĂ© toutes les Ă©chĂ©ances pour ne pas Ă©crire cette publication je mâĂ©tais dit que lâĂ©crire formellement risquerait probablement de jeter un sort Ă cette histoire toute fraiche mais en mĂȘme temps si riche. Mon manuscrit est prĂȘt ! Et je tergiverse avant de le soumettre Ă lâĂ©diteur pour avoir son avis, deux semaines ça doit ĂȘtre long non ? Jâai reçu un bon feedback des prĂ©-lectures. Certains auraient voulu une histoire plus longue mais moi je suis plutĂŽt histoire courte sans intrigues trop corsĂ©es, des histoires qui parlent de nous, de vous ou de moi. Des histoires banales au premier regard mais si riches en leçons de vie. Jâimagine ce quâun parent doit ressentir le premier jour Ă la maternelle : une sensation entre le ravissement dâavoir un peu de temps pour soi et lâinquiĂ©tude concernant les petites habitudes de son nourisson.Du stress en permanence et des remises en question perpĂ©tuelles. Des fois que je presserais le bouton EFFACER de mon clavier et tout serait comme avant (mais non le manuscrit est sur tous mes clouds et il existe une copie en sĂ©curitĂ© chez quelquâun).



















